DANS L'ENFER D'UNE PRISON BIRMANE

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LE MONDE | 01.10.07 | 14h55 Mis à jour le 01.10.07 | 14h55

Un prisonnier résiste à l'isolement, à la faim, à la torture, et décide enfin de mourir après avoir organisé le salut d'un enfant : telle est la trame de ce livre atroce et superbe. Elle se déroule presque entièrement dans la cellule du condamné, quelque part en Birmanie, la Birmanie meurtrie, violée, défigurée par cinquante ans de dictature, et c'est évidemment parmi les livres politiques qu'il faut classer ce premier roman.

L'auteure, une jeune Canadienne, ne connaît du pays que les franges, les zones frontières où se regroupent et luttent les opposants à la dictature des militaires. Elle a passé quelques mois à leurs côtés. On devine qu'il s'agit d'une femme exceptionnelle. Elle découvre le Vietnam à 17 ans et vit ensuite dans plusieurs pays, dont la France, l'Espagne et la Thaïlande. Mais c'est surtout la Grèce qu'elle paraît apprécier. Elle a publié des recueils de poèmes et des essais, et a déjà acquis une solide notoriété dans les pays anglophones.

On remarquera que cette dénonciation du régime actuel se garde d'en exposer les mécanismes et de proposer des alternatives. La célèbre inspiratrice Aung San Suu Kyi, dont le monde entier admire la ténacité et la beauté, n'apparaît que comme une lointaine icône. Les idéaux sont traités comme des formes imprécises de l'avenir. L'injustice politique reste un thème mineur, dépassé par d'autres plus universels, plus immédiats mais qui la contiennent. C'est que l'objet de cette accusation n'est pas limité à la seule Birmanie : ce sont toutes les dictatures, toutes les violences que dénonce ce livre. Et ce qui compte par conséquent, pour l'auteure comme pour le prisonnier qu'elle met en scène, c'est la force de l'idée, ou plus exactement la force de la pensée, seule arme possible contre l'arbitraire.

Le thème le plus immédiat et le plus général est celui de l'environnement, de ce qui vit autour de nous. Pour qui habite une cellule d'isolement, il s'agit d'une vie nécessairement modeste : araignées et scarabées, asticots et punaises... Le prisonnier respecte, admoneste et finalement chérit ce peuple infime autour de lui. D'autre part, dans ce monde carcéral dénué de tout, la nourriture apparaît comme une préoccupation essentielle : les repas - ou l'absence de repas, ou le rêve d'un repas - tiennent dans ces pages une place indispensable, et le lecteur découvre la saveur du lézard, les contractions de la faim, comme le désespoir devant un plateau inopinément renversé.

Mais c'est d'une prison qu'il s'agit, une prison qu'aucune ONG ne contrôle, et la violence y règne. Karen Connelly décrit cette violence avec une compétence effrayante, comme elle décrit ses sombres soeurs : la douleur et l'angoisse. Si elle nous épargne les interrogatoires officiels, elle s'étend longuement, sans complaisance, sur la sauvagerie d'un gardien, et nous inflige chaque étouffement, chaque os cassé, chaque oeil déchiré, chaque humiliation sordide.

A une telle horreur ne peut répondre que la pensée, ici bouddhiste. Le prisonnier le sait. C'est un chanteur très célèbre, dont les paroles subversives ont déplu. Il connaît les mots et leur puissance, il connaît le Bouddha et sa douceur. L'auteure, très compétente en ces deux domaines, nous guide d'une main sûre à travers les méditations qui mènent le prisonnier vers une mort non seulement acceptée, mais finalement choisie.

Il faut d'abord sauver l'enfant, un orphelin libre qui vit de petits boulots dans la prison dont il n'est jamais sorti. Personnage essentiel, il incarne la puissance des faibles, un autre thème bouddhiste. Grâce à quelques connivences, le prisonnier parviendra à le faire sortir, avant de s'éteindre dans la paix à la fin de ce livre profondément humain, et profondément pieux.

LA CAGE AUX LéZARDS (THE LIZARD CAGE) de Karen Connelly. Buchet Chastel, 610 pages, 25 €. 
Jean Soublin

Article paru dans l'édition du 02.10.07.